Manfred Deselaers

Jean-Paul II et Auschwitz 


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Introduction

Quand le jeune Pape Jean-Paul 2 était venu à Auschwitz en 1979, il avait alors dit qu’il était le fils de cette terre, le Pape « qui est né et a été éduqué sur cette terre, le Pape qui est venu au Saint-Siège depuis Cracovie, cet archidiocèse où se trouve le camp d’Auschwitz, ce Pape qui a commencé sa première encyclique de son pontificat par les mots ‘Redemptor hominis’ et qu’il l’a consacré entièrement à l’Homme, à la dignité de l’Homme, à la menace de l’Homme - également au droit de l’Homme, d’ailleurs je passais pas mal de temps ici, c’est pour cela que je ne pouvais pas ne pas me rendre ici même aujourd’hui en tant que Pape ».
Le souvenir d’Auschwitz et tout ce qui y est lié était une thématique qui tenait le Pape Jean-Paul 2 très à cœur. Nous montrerons dans cet article des thèmes centraux, le développement et le multilatéralisme de sa réflexion sur ce sujet. Nous citerons ses déclarations aussi fidèlement que possible de ce qu’il avait dit et déclaré à l’époque.
Karol Wojtyla passa son enfance et son adolescence (1920-1938) à Wadowice qui se situe à 35 km d’Auschwitz. Dans cette ville vivaient également des juifs avec lesquels il fut ami. Son père était un officier qui avait participé lors de la première guerre mondiale à la défense de l’indépendance polonaise.
L’expérience horrible de la seconde guerre mondiale lui fît changer le cours de sa vie. Il décida alors de devenir prêtre au cours de cette deuxième guerre mondiale et rentra au séminaire de Cracovie, milieu occulte à l’époque. Après la guerre, en 1948, il passa sa thèse portant sur le sujet « la problématique de la Foi de Saint Jean de la Croix », Foi qui traverse « la nuit obscure ».
À partir de 1958, il passait beaucoup de temps dans la paroisse d’Auschwitz en tant qu’évêque de Cracovie. Dans ses homélies, il soulignait très souvent la nécessité de prier pour les défunts, notamment au nom de ceux qui ne peuvent pas se rendre à la cérémonie.
Afin de retrouver des signes d’espoir suite à la tragédie d’Auschwitz, il décida de béatifier Maximilian Kolbe en 1971. Ce fut alors l’occasion de réfléchir sur l’Homme et sa vocation. Le culte du Père Kolbe permit également de tisser des liens avec le peuple allemand.
Durant son premier pèlerinage en Pologne en 1979 il avait visité Auschwitz et avait dit « il est impensable que je ne puisse pas me rendre à cet endroit en tant que Pape».
Il soulignait que pour un monde où la dignité et les droits des Hommes et des peuples soient respectés, il fallait se battre à l’image de Kolbe : par la force de la Foi, le mal sera vaincu par le bien. Dans les années 80, ce message fut également perçu et interprété comme tel dans le contexte de la répression du communisme.
Lorsque le communisme athée s’affaiblît en 1984, le cloître des sœurs Carmélites venait tout juste d’être construit à côté du camp d’Auschwitz. Cela provoqua de vives contestations de la part de juifs.
À partir de ce moment-là le Pape rappelait fréquemment les souffrances des juifs durant la seconde guerre mondiale ainsi que la longue histoire commune judéo-chrétienne sur les terres polonaises. Il bannissait également tout antisémitisme. Au cours du concile Vatican II, il avait souligné à plusieurs occasions la dignité du peuple juif et sa signification pour les chrétiens.
Édith Stein, Thérèse Bénédicte de la Croix était devenue pour lui un symbole, celui qui unie la solidarité avec la tragédie des juifs à Auschwitz-Birkenau dans la confession profonde de la foi chrétienne. En 1999, il la proclama comme co-patronne de l’Europe.
L’étape suivante fut la mise en place de l’énorme examen de conscience de l’Église vis à vis des juifs, la confession des pêchés et la promesse d’une fraternité pérenne avec le peuple de l’alliance. Tel fut le souhait du Pape en 2000 : passer le seuil de l’espérance.
Vers sa fin de vie en 2002, il confia la terre entière à la miséricorde Divine, convaincu que seule cette dernière puisse soigner les blessures de notre monde.
Nous ne pourrons pas dévier de la vérité si nous disons que tout le ministère du Pape fut marqué par la tragédie de la seconde guerre mondiale et qu’il avait essayé d’être une réponse à tout cela. Jean-Paul II, dans les profondeurs de son être, était le « Pape d’après Auschwitz ».

Les racines

Dans son livre « don et mystère », le Pape décrit sa vocation à la prêtrise :
« À la suite de l’éclatement de la guerre, j’ai été coupé de mes études et de l’université. J’avais perdu à ce moment-là mon père, la dernière personne de ma proche famille. [ …] En parallèle, se développait de plus en plus dans ma conscience une lumière : Dieu veut que je devienne prêtre. [ …] Tout ceci se déroulait en même temps que les épisodes monstrueux qui avaient lieu en Pologne, en Europe et dans le monde. [ …] Je pense en particulier à tous mes amis proches du cœur, également à ceux d’origine juive, de ma classe de terminale du Lycée de Wadowice […]. Et dans ce grand et terrible théâtre de la seconde guerre mondiale je me rends compte que j’ai été bien épargné. Après tout, j’aurais pu à n’importe quel moment être arrêté dans la rue ou à l’usine puis envoyé vers le camp. Je me suis même demandé à moi- même : beaucoup de mes camarades ont disparu et pourquoi pas moi ? Aujourd’hui je sais que ce ne fut pas un hasard. [ …] Cela révèle également ici une autre dimension très importante de l’histoire de ma vocation. Lors de la seconde guerre mondiale alors que régnait l’occupation allemande à l’ouest et l’occupation soviétique à l’est, de nombreux prêtres polonais ont été arrêtés et exilés dans les camps. [ …] Tout ce que je viens de décrire sur les camps de concentration n’est bien évidemment qu’une petite partie de cette dramatique apocalypse ayant eu lieu pendant notre siècle. Et je dis cela pour souligner que mon sacerdoce s’est inscrit dans un sacrifice d’un grand nombre de personnes de ma génération, femmes et hommes. Ces évènements très difficiles m’ont été en quelque sorte épargnés par la providence et c’est pour cela que je me sens d’autant plus redevable envers les gens que je connais et d’autres encore plus nombreux sans distinction de nationalité ou de langue, qui ont été sacrifiés, ce qui a contribué en quelque sorte à ma vocation de prêtrise. Dans un sens, ils m’ont orienté dans cette voie, à la lumière de leur sacrifice, ils m’ont montré la vérité, la vérité la plus profonde et la plus essentielle du sacerdoce du Christ ».

La prière

À partir du 4 juillet 1958, lorsque Karol Wojtyla fut nommé Évêque auxiliaire de Cracovie pour l’élection du Pape le 16 octobre 1978, la terre d’Auschwitz appartenait à la zone de sa responsabilité pastorale. Comment appréhendait-il le défi pour cette terre ?
Karol Wojtyla considérait que la première chose que nous devions faire était la prière envers les défunts. En 1970, il dit à Auschwitz le jour de la Toussaints :
« Il y aurait ici un nombre incalculable de personnes si nous voulions tous venir sur les tombes de nos proches, allumer des bougies, déposer des fleurs et chanter ensemble notre prière. Il y aurait une immense foule ! Une foule multilingue tout comme le sont les sous titres inscrits sur le monument au niveau du crématorium à Brzezinka. Nous sommes ici, mes chers frères et sœurs, les représentants de ces foules qui devraient se rendre en ce lieu ».
Cette terre engage donc ceux dont il a été donné par le destin de vivre ici, à l’intercession, à la prière pour les défunts. Cela nous engage plus particulièrement car nous sommes chrétiens :
« Tout cela nous l’incluons dans le sacrifice de Jésus Christ. [ …] Nous l’Église vivante de la terre, nous les descendants de ceux qui sont morts et qui ont été torturés- dans le sacrifice du Christ, nous plaidons et apportons notre humble prière pour que le Christ puisse sauver les victimes de ce calvaire et leur apporter la gratitude. Pour qu’il puisse s’occuper de tous. [ …] Voici mes chers le contenu de notre prière commune, le contenu de notre foi, ce que nous tenons à exprimer ici pour nous-mêmes et pour toute la nation, pour notre humanité ».
Dans le même état d’Esprit, alors qu’il était Pape, il avait dit en 1979 « Je viens ici et je me mets à genoux devant le Golgotha de ce temps, sur ces tombes largement anonymes, telle une gigantesque tombe d’un soldat inconnu ».

Maximilien Marie Kolbe et la dignité de la personne humaine

Au début des années soixante-dix, on commença les préparatifs en vue de la canonisation du Père Maximilien Kolbe. Un an auparavant, le cardinal Wojtyła avait dit : « Ce serait un grand signe venant du ciel, comme si Dieu le Père montrait du doigt ce Golgotha contemporain de la famille humaine… et nous disait que le salut vient de cette croix ».
Au cours de la messe d’action de grâce à Oświęcim, il prononça ces paroles :
« Nous allons remercier le Seigneur Jésus-Christ de nous avoir donné ce […] saint qui a porté les fardeaux les plus terribles de notre époque, toute l’humiliation de l’humanité contemporaine, tout l’écrasement de son peuple. Cette expérience n’a pu l’abattre, car la force de l’Esprit, la vigueur de la foi, la puissance de l’amour lui permirent de remporter une victoire pas seulement pour lui, mais aussi pour nous. Afin de ne pas nous sentir vaincus, nous Polonais, nous prêtres, pas seulement pour nous, mais pour toute l’humanité. Qu’elle ne se sente pas vaincue par sa propre cruauté, par cet horrible camp de la mort ».
Ce signe est une lumière : le 20 octobre 1971 deux jours après la canonisation, le cardinal Wojtyła déclara à Radio Vatican :
« La béatification du Père Maximilien Kolbe a dirigé de façon nouvelle le regard de l’Eglise et du monde sur Auschwitz. Dans la prise de conscience de tous les hommes de notre époque, elle devint d’abord un symbole du mal affligé à l’homme par l’homme, puis le symbole de l’amour qui est plus fort que la haine. Même la souffrance infligée aux humains devient, à travers elle, une force créatrice qui nous aide à découvrir plus profondément ce que c’est que d’être homme. C’est justement ce sens que Maximilien Kolbe a conféré au concept Auschwitz ».
Celui qui devint plus tard le Pape Jean-Paul II maintint cette perspective fondamentale pour Auschwitz. En 1979, lors de son premier pèlerinage dans son pays natal et sa visite à Oświęcim, il dit :
« En ce lieu de torture effroyable qui anéantit quatre millions d’hommes de différentes nations, le Père Maximilien a remporté une victoire spirituelle, semblable à celle du Christ, dans la mesure où il prit sur lui, à la place d’un frère, la mort dans le bunker de la faim. […] Cependant il fut-lui, Maximilien Kolbe,- le seul qui remporta une victoire que ses compagnons de captivité éprouvèrent tout de suite et que, jusqu’à maintenant l’Eglise et le monde perçoivent. […]
Je voudrais me tourner vers chacune de ces victoires avec le sentiment de la plus profonde vénération, me tourner vers chaque manifestation d’humanité qui se présente comme une contradiction au système, qui lui-même contredisait systématiquement la qualité d’humanité. En ce lieu où la dignité de l’homme fut piétinée de manière si horrible, place à la victoire de l’homme, grâce à sa foi et à son amour ».
A l’occasion de la canonisation, en 1982, voici ce que dit le Pape Jean-Paul II :
« Au fondement de cette canonisation se trouve une cause humaine profondément douloureuse. Cette époque lourde et tragique, empreinte d’une profanation effroyable de la dignité humaine créa à Auschwitz son signe de salut. L’amour se révéla plus fort que la mort, plus fort que le système inhumain. L’amour de l’homme remporta là-bas une victoire, où haine et mépris de l’homme semblèrent triompher ».
Chaque fois qu’il était question de Maximilien Kolbe, il ne s’agissait pas seulement de l’espérance en la vie éternelle, espérance issue de sa foi, mais aussi de l’image de l’homme qui était renvoyée. Il me semble que l’on peut reconnaître ici une source des conceptions anthropologiques du Pape. Face à Auschwitz, saint Maximilien montre au monde la signification des paroles-clés de l’encyclique « Redemptor hominis » :
« L’homme ne peut pas vivre sans amour. Il reste pour lui-même un être insaisissable. Sa vie n’a pas de sens, si l’amour ne lui est pas révélé, s’il n’a pas rencontré l’amour, s’il n’en fait pas l’expérience et ne se l’approprie pas, s’il ne prend pas une part vivante à l’amour et c’est justement en vue de cela que le Christ, le Sauveur, selon la tradition, annonce à l’homme, l’homme lui-même ».
Cette lumière qui brille à Oświęcim pour le monde entier nous engage très profondément. Déjà en 1972 le cardinal Wojtyła disait dans un discours à la jeunesse étudiante :
« L’homme, c’est la conscience morale. Oui, sa conscience. Et le développement de l’homme ne peut pas être mené à bien, oui, on ne peut même pas parler de développement de l’homme si on n’atteint pas son centre : sa conscience morale. [   ] Cela dépend d’elle, de la conscience, de ce que je suis à la fin des fins, comme être unique.
Prenons cet exemple : d’un côté, le Père Maximilien Kolbe à Auschwitz et, de l’autre côté, ceux qui le martyrisent jusqu’à la mort. Ici, un être humain, là-bas d’autres humains. Et maintenant quel type de personnage finalement se révèle ? D’une part, celui qui doit affirmer louer et accepter la conscience, la pensée de toute l’humanité et qui une fois pour toutes l’intègre dans son trésor. D’autre part, un autre type d’être humain qui doit être rejeté et écarté par toute l’humanité, désolidarisé, qu’il soit croyant ou incroyant, chrétien ou athée bien que cette désolidarisation ne puisse aller que jusqu’à la limite de l’humain, car ici il ya un homme et là-bas il y a aussi des hommes. La grandeur de l’homme […] est très profondément liée à sa conscience ».
Vivre en harmonie avec sa conscience, cela signifie mener un combat incessant avec soi-même et choisir toujours entre le bien et le mal.
Lors de son second pèlerinage en Pologne, en 1993, après la levée des hostilités, le Pape dit ceci à ses concitoyens :
« Que disons nous quand nous disons que l’amour est plus fort que la mort ? « Ne te laisse pas vaincre par le mal mais vainc le mal par le bien (Rom 12,21 ). Ces paroles éclairent la vérité concernant les différents aspects de l’action de Maximilien Kolbe à Auschwitz : ceux de la vie quotidienne, mais aussi ceux de l’époque, cette période historique si difficile, ce 20e siècle. Nous voulons enrichir l’héritage chrétien de la Pologne avec le débat saisissant de son action à Auschwitz : ‘ Ne te laisse pas vaincre par le mal mais vainc le mal par le bien ! ‘ Un programme difficile mais possible, un programme indispensable ».

La dignité des peuples

La leçon d’Auschwitz ne concerne pas uniquement le sens de la vie individuelle et de la mort .Elle ne concerne pas moins la forme de nos sociétés et de nos peuples autant que les relations internationales. En 1979, le Pape dit à Auschwitz :
« Si ce grand appel d’Auschwitz, le cri de l’homme martyrisé ici doit porter des fruits pour l’Europe (et aussi pour le monde), il faut tirer toutes les justes conséquences de la Déclaration des droits de l’homme […]. Il faut revenir à la sagesse du vieux maître Paweł Włodkowic, recteur de l’Université Jagellon de Cracovie qui a prêché pour assurer les droits des nations. […] Jamais une nation ne peut se développer aux dépens de l’autre, au prix de l’asservissement de l’autre, au prix de la conquête, de l’outrage, de l’exploitation et de la mort ! Ce sont des réflexions de Jean XXIII et de Paul VI […]. Ces paroles, leur indigne successeur les prononce. Mais celui qui les prononce est en même temps le fils de la nation qui a subi au cours de son histoire lointaine et plus proche de multiples vicissitudes de la part des autres. Permettez-moi de ne pas nommer leur nom, permettez-moi de ne pas les nommer… Nous sommes dans un lieu où nous désirons penser à chaque nation et à chaque homme comme à un frère ».
Depuis longtemps déjà Jean-Paul II soutenait les efforts de la réconciliation germano-polonaise. Pendant le concile Vatican II (1962-1965), le cardinal Wojtyła rencontra à Rome les évêques allemands. En 1964, des membres de la section allemande de Pax Christi se rendant en pèlerinage de repentance à Auschwitz rencontrèrent le cardinal Wojtyła à Cracovie. Le cardinal prit une part active à la rédaction de la lettre des évêques polonais aux évêques allemands, lettre qui leur fut envoyée en novembre 1965 avec les paroles célèbres « nous pardonnons et demandons pardon ». Cette lettre passe aujourd’hui aux yeux de beaucoup comme une des passerelles les plus importantes dans les relations germano-polonaises après la guerre.
En 1973, des catholiques allemands fondèrent l’œuvre Maximilien Kolbe pour venir en aide aux détenus d’anciens camps de concentration. Un des parrains était le cardinal de Cracovie. En 1974 le cardinal Wojtyła rendit visite à la République fédérale allemande. Ensemble avec le cardinal Julius Döpfner de Cologne, il célébra une messe de repentance et de réconciliation au carmel du « Précieux sang » à Dachau sur le lieu de l’ancien camp de concentration. En 1978, il répéta cette visite avec une délégation d’évêques polonais dont le primat de Pologne, le cardinal Stefan Wyszynski, et des évêques allemands dont Joseph cardinal Ratzinger, plus tard le pape Benoît XVI.
En 1979, le cardinal Ratzinger fut présent à la messe du nouveau Pape Jean Paul II à Auschwitz-Birkenau. En 1980, une délégation d’évêques allemands ensemble avec des évêques polonais signèrent devant le Mur de la mort de l’ancien camp d’Auschwitz une demande au pape en vue de la canonisation du bienheureux Maximilien Kolbe. A Rome, en 1983, la canonisation en présence de pèlerins allemands et polonais ainsi que par une concélébration avec le cardinal Joseph Höffner, fut un signe visible de réconciliation.
Le 23 juin 1996 le pape Jean Paul II franchit à Berlin la porte de Brandenbourg, dans une Allemagne réunifiée. Il aurait dit alors, profondément ému : « Maintenant que j’ai franchi la porte de Brandenbourg, la 2e guerre mondiale est réellement terminée pour moi aussi » !
Il était devenu évident que des contacts entre gens d’Eglise pouvaient construire des ponts et ouvrir des chemins entre les peuples. Tout cela doit se comprendre sur l’arrière fonds de la dictature communiste. Le Pape voulait rappeler que la 2e guerre mondiale commença avec l’agression hitlérienne, le 1er septembre 1939, et, le 17 septembre de la même année, avec l’entrée de l’Armée rouge. En 1942 les Allemands commencèrent la guerre contre l’Union soviétique ; des millions de Russes et de citoyens d’autres peuples furent assassinés. L’occupation allemande se termina en 1945, grâce à l’Armée rouge. Mais l’occupation soviétique en Pologne se prolongea encore jusqu’en 1989.
Pour justifier de l’alliance entre la Pologne et l’Union soviétique, le gouvernement communiste désigna systématiquement la République fédérale allemande comme l’ennemi ; des images du temps de la guerre furent souvent montrées. Après que fut publiée en 1965 la lettre de l’épiscopat polonais, une campagne à tous les niveaux démarra en Pologne sous le thème : « Nous n’oublions jamais, nous ne pardonnons jamais ! ». L’Eglise fut accusée de trahison à la patrie. C’était peu avant les célébrations du millénaire de l’Etat polonais, le 1er mai 1966. Le 3 mai de cette même année, l’Eglise commémora à Częstochowa le millénaire du baptême de la Pologne. Le cardinal Stefan Wyszynski, primat de Pologne, y répéta solennellement les mots du pardon envers les Allemand ; plusieurs milliers de fidèles répondirent : « Nous pardonnons ». Le point de vue du peuple catholique fut ainsi clairement manifesté !
S’arrêtant en 1979 devant les plaques de pierres commémoratives du monument d’Auschwitz–Birkenau, Jean Paul II dit : « J’ai choisi de m’arrêter aussi devant une autre pierre, celle en langue russe. Je n’ajoute aucun commentaire. Nous savons bien de quelle nation cette pierre parle. Nous savons la part qu’a eue cette nation dans la dernière et terrible guerre pour la liberation des peuples. Devant cette pierre, on ne peut passer indifférent. »
Dans la mémoire des Russes, Auschwitz joue un rôle important à cause de la participation de l’Armée rouge durant la deuxième guerre mondiale pour libérer l’Europe du fascisme. Du temps des communistes, une unique interprétation officielle d’Auschwitz avait cours: seules étaient soulignées, mises en évidence, la résistance des détenus communistes, socialistes ainsi que l’amitié avec l’Union soviétique. L’idéologie dominante étant le matérialisme athée, les célébrations chrétiennes et les symboles religieux sur l’espace de l’ancien camp de concentration étaient interdits.
Le mouvement « Oasis », le plus important mouvement d’action catholique des jeunes en Pologne du temps des communistes, fut créé après la guerre par le Père François Blachnicki, un ancien détenu d’Auschwitz. Il fut converti alors qu’il attendait l’exécution de sa mise à mort. De façon tout à fait surprenante, elle fut suspendue. Depuis lors, il fut convaincu que seule la liberté intérieure est la vraie liberté ; ceux qui sont enracinés dans la prière et qui font confiance au Christ n’ont à craindre ni les puissants, ni la mort. Cela pourrait être appelé une théologie polonaise de la libération. Plus tard, les membres du mouvement Oasis ont joué un grand rôle dans la révolution non-sanglante de Solidarnosc.
Dans sa lettre apostolique à l’occasion du 50e anniversaire du commencement de la 2e guerre mondiale, Jean Paul II écrivait : « A vous, hommes d'Etat et responsables des nations, je redis une fois encore ma conviction profonde que le respect de Dieu et le respect de l'homme vont de pair. Ils constituent le principe absolu qui permettra aux Etats et aux blocs politiques de surmonter leurs antagonismes ».
Avec l’affaiblissement du communisme dans les années quatre-vingt les points de vue qui avaient été réprimés, eurent à nouveau droit de parole. Pour contrer le mépris de la personne humaine par le néo-paganisme totalitaire et le matérialisme athée, il parut important d’ériger au seuil de l’immense cimetière qu’est l’ancien camp d’Auschwitz, un lieu de prière. Lorsque, avant le 2e pèlerinage de Jean Paul II en l’année 1983, les autorités permirent la construction d’églises, le cardinal François Macharski de l’archidiocèse de Cracovie voulut honorer les victimes par la prière et appeler à la paix en fondant un carmel. Le couvent fut établi dans un vieux bâtiment près du mur de l’ancien camp d’Auschwitz I, non loin de la cellule de mort de Maximilien Kolbe.

Les Juifs

De manière tout à fait inopinée pour de nombreux Polonais, sont apparus de nombreuses protestations provenant des populations juives de l’étranger, contre la construction d’un nouveau monastère à Auschwitz. Les Polonais étaient profondément choqués de ces protestations qu’ils traduisaient comme étant une continuité de la lutte des nazis et des communistes contre la chrétienté et contre l’indépendance Polonaise.
La blessure qui avait été causée par Auschwitz s’est avérée toujours présente et encore plus profonde, touchant l’identité et les relations judéo-chrétiennes.
Quelles que soient les initiatives que l’on essayait de mettre en place pour célébrer la mémoire d’Auschwitz, celles-ci étaient à l’origine d’un conflit ayant un retentissement au-delà des frontières polonaises entre les communautés juives et chrétiennes. De même, toutes les mésententes sur ce sujet dans le monde avaient un impact direct sur le regard des gens lors de leur visite d’Auschwitz. C’est pour cela que pour le Pape, cette situation n’avait pas pu lui rester indifférente bien que la source du conflit fut loin de Rome. Nous savons que depuis l’enfance, le sort des juifs a été un sujet qui lui tenait à cœur et le souvenir de l’Holocauste a toujours été un thème très important lors de son Pontificat.
Lors du Concile Vatican 2, dans lequel Karol Wojtyla avait participé, l’église Polonaise, du fait de la tragédie du peuple Juif durant la seconde guerre mondiale, avait fondamentalement changé ses relations avec les Juifs, ce qui avait été traduit via la déclaration du Concile « Nostra Ætate ».
Jean-Paul 2, en tant que Pape, a beaucoup œuvré pour le processus d’unification judéo-chrétienne pour toute l’église. Je donne seulement ici un exemple : En 1986 il avait visité la vieille synagogue de Rome et il avait alors dit « Vous êtes nos proches frères et on pourrait mêmes dire nos grands-frères ». Cette phrase concernait la relation religieuse avec les juifs. « En approfondissant son propre mystère, l’église découvre en Christ, ce qui la lie au judaïsme. La religion juive n’est pas pour nous une existence extérieure mais quelque chose d’intérieure ».
Après le concile Vatican 2, un dialogue avait commencé à l’occident entre les chrétiens et les juifs sur des plans multiples. Pendant toute la durée du communisme en Europe, l’Église Polonaise ne pouvait malheureusement jamais contribuer à ce dialogue.
Durant la période communiste, le sujet d’Auschwitz n’était jamais soulevé tant du côté juif que du côté catholique. En Pologne d’ailleurs, quasiment personne ne savait que plus de 90% des personnes tuées avaient été des personnes de confession juive.
Un lourd dialogue s’est à cette époque amorcé. En 1986 à Genève, les représentants des cultes Catholique (dont des cardinaux) et Juifs de nombreux pays se sont réunis. Il a été déclaré de manière bilatérale à l’issue de cette rencontre « Zakhor - souviens-toi que Auschwitz et Birkenau sont aujourd’hui reconnus comme des lieux symboliques de solution finale, au nom duquel les Nazis avaient exterminés 6 millions de juifs dont un million et demi d’enfants». Tout le monde a été amené à « garder en mémoire cette annihilation dans son cœur silencieux. Que la prière provenant de nos bouches muettes, nous aide à respecter aujourd’hui et demain le droit à la vie, à la liberté et à la dignité des autres. Souvenons-nous de tous ceux qui ont été assassinés à Auschwitz, à Birkenau, les Juifs, les Polonais, les Cygan et les prisonniers de guerre Russes ».
Un an plus tard, il a été pris la lourde décision de déménager les sœurs Carmélites vers un autre couvent, non loin mais n’étant plus attenant au camp. Le Pape Jean-Paul 2 avait alors écrit une lettre à ces sœurs : « Faut-il légitimement éclairer le fait que c’est justement à cet endroit même que le cœur de l’église devrait s’y trouver ? À quel point justement l’amour du Christ envers l’homme devrait être présent à cet endroit ? À quel point cet amour serait utile ici où la haine envers l’autre faisait fureur pendant des années et ayant eu comme conséquence la destruction et la mort d’êtres humains provenant de tant de nations différentes ? Aujourd’hui, du fait de la volonté de l’Église, vous devez déménager dans un autre endroit d’Auschwitz. […] De plus, la mémoire d’Auschwitz et tout ce qui est en rapport avec sa tragique histoire, doit rester une des missions de l’ordre du Carmel. Cette mission particulière est celle qui lie le camp d’extermination « Auschwitz-Birkenau » à la mémoire des nations : la mémoire des fils et des filles d’Israël et aussi celle qui unit les Polonais dans l’histoire, dans l’histoire de notre patrie. Le déménagement vers une autre structure dans la ville d’Auschwitz n’est pas une résignation mais une mission pour laquelle vous êtes venues : êtres les témoins de l’amour du Christ envers l’être humain ». Le Pape avait souligné que cela concernait particulièrement tout ce qui était en lien avec l’annihilation du camp d’Auschwitz dans la mémoire des fils et des filles d’Israël et des Polonais.
En parallèle, un centre catholique d’information, d’éducation, de rencontre et de prière devait être créé. Jean Paul 2 avait annoncé en 1988 à Mauthausen en Autriche : « Parmi les nombreuses décisions prises au Concile dans le cadre du dialogue judéo-chrétien, je voudrais souligner la mise en place d’un centre émergent en Pologne d’information, d’éducation, de réunion et de prière. Son rôle sera de faciliter la recherche sur la Shoah et sur le martyre de la nation polonaise et d’autres nations européennes pendant la période nazie, ainsi que la confrontation spirituelle avec ces problèmes. On peut espérer que cela portera des fruits abondants et pourra également servir de modèle pour les autres nations ».
Le différend sur le Carmel d’Auschwitz a révélé à tous l’importance de la dimension juive de ce lieu. Le pape avait déjà, lors de son premier pèlerinage en Pologne en 1979, visité Auschwitz et s’était arrêté devant le panneau de Birkenau écrit en hébreu. Il avait alors déclaré : «Cette inscription commémore le peuple dont les fils et les filles étaient destinés à l’extermination totale. Cette nation prend son origine en Abraham, qui est «le père de notre foi», comme il l’avait dit Paul de Tarse. Le peuple qui a reçu de Dieu ce commandement : «Tu ne tueras point», a connu lui-même en tant que victime cette cruauté. Face à ce panneau nul n’est autorisé à passer devant sans indifférence.
Le Pape avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour que ce conflit ne soit pas source d’antagonisme encore plus profond entre les chrétiens et les juifs mais un chemin d’unité.
En Pologne, concernant la tragédie de la deuxième guerre mondiale qui avait eu lieu ici même, le Pape avait déclaré le 14 juin 1987 aux représentants du culte juif à Varsovie : « La menace que vous avez subie était également une menace envers nous. La menace que nous avons subie ne s’est certes pas réalisée dans la même mesure parce qu’elle n’en a pas eu le temps. Vous avez été victimes de ce terrible sacrifice, vous avez subi et été les souffre-douleurs des autres personnes qui devaient être également détruites [...] Vous êtes devenu en cela une voix forte d’avertissement pour toute l’humanité [...] Et je pense que de cette façon vous avez une vocation spécifique [...] En votre nom, le Pape porte également un message d’avertissement […] ».
Dans l’audience de Rome du 26 septembre 1990, lors de la discussion concernant la méditation de la vierge Marie, Le Pape a rappelé les mots de Nostra Ætate et a dit : « Il y a encore un peuple, un peuple bien particulier, le peuple des patriarches, de Moïse et des prophètes, le patrimoine d’Abraham. L’Église a devant les yeux les mots de l’apôtre Paul qui avait dit de ses ancêtres : « Ceux à qui doit revenir la gloire, l’alliance, l’engagement, l’ordre, le culte, les promesses, leurs ancêtres proviennent de ceux dont le Christ a été fait dans la chair » (9, 4-5). Le Christ et les apôtres. Et toi aussi, vierge Marie, fille de Sion. Ce peuple vivait parmi nous pendant plusieurs générations, épaule contre épaule, sur la même terre. Ce peuple a été soumis à des millions de meurtres de fils et de filles. Ils ont été marqués par une stigmatisation cruelle. Ils ont été enfermés dans des ghettos situés dans des quartiers à part. Puis ils ont été condamnés à mourir dans des chambres à gaz uniquement à cause du fait qu’ils étaient issus de ce peuple-là. Les meurtriers ont probablement fait tout cela sur notre terre pour la déshonorer. Mais vous ne pouvez pas déshonorer la terre par le meurtre de victimes innocentes. Par une telle mort, la terre se convertie en sainte relique. Ce peuple qui a vécu avec nous pendant de si nombreuses générations reste près de nous après cette terrible mort de millions de ses fils et de ses filles. Ensemble, nous attendons désormais le jour du jugement et de la Résurrection ».
Dans l’ensemble de ses textes il a toujours été souligné la fraternité entre les deux peuples et les deux religions. Il a été fait appel au véritable respect de ceux qui avaient souffert. Cela avait également été exprimé dans la prière de Jean-Paul 2 pour le peuple juif à Umschlagplatz à Varsovie le 11 juin 1999 :
« Entends nos prières, que nous portons pour le peuple Juif, lequel, du fait de ses ancêtres, t’es toujours aussi cher, soutient-le afin qu’il puisse recevoir l’aide et l’amour de ceux qui ne comprennent pas encore aujourd’hui la terrible souffrance qui leur a été infligée et de ceux qui dans la compassion de la douleur, ressentent ce qui leur a été infligée. Souviens-toi des nouvelles générations, des jeunes et des enfants afin qu’ils te restent fidèles dans le mystère de leur vocation ».

Édith Stein

L’identité catholique d’Auschwitz a été mise en lumière suite au cas d’Édith Stein, Sœur Bénédictine de la Croix que Jean-Paul II avait par ailleurs béatifié en 1987 puis canonisée en 1998 et déclarée comme co-patronne de l’Europe en 1999. Issue d’une famille juive allemande, philosophe éminente et socialement engagée, elle avait rejoint l’église et plus tard le Carmel. Édith Stein a été assassinée au cours de l’Holocauste à Auschwitz en raison de son origine.
Que veut dire qu’Édith Stein est la co-patronne de l’Europe ? En fait, lorsque les catholiques posent des questions à leurs Saints Patrons sur leur rôle en Europe, ils doivent également poser cette question à Édith Stein, qui leur rappellera l’histoire d’Auschwitz.
Pendant sa canonisation le Pape avait dit : « Désormais, quand nous célébrerons chaque année la mémoire de cette nouvelle sainte, nous devrons aussi nous souvenir de la Shoah, ce terrible massacre d’une nation entière, où des millions de victimes étaient nos frères et sœurs juifs. Que le Seigneur fasse luire sa face sur eux et leur accorde la paix ».
Il ne s’agit pas de vouloir « christianiser la mémoire d’Auschwitz », ce qui serait irrespectueux envers les Juifs mais il s’agit d’un respect pour les victimes juives du point de vue de la foi chrétienne, de l’espoir et de l’amour.
En 1933, Édith Stein était rentrée chez les Carmélites à Cologne, où elle prend alors le nouveau nom de sœur Thérèse Bénédictine de la Croix. En 1938, elle avait écrit dans une lettre : « Mère, je dois vous dire que j’avais déjà demandé mon nom religieux au postulat [1933]. Et je reçu exactement ce que je demandais. À travers la Croix j’ai pu comprendre la souffrance du peuple de Dieu, qui venait justement de commencer. Je pense que ceux qui savent ce qu’est la Croix du Christ, doivent porter eux-mêmes cette croix. Aujourd’hui [1938] je sais beaucoup mieux ce que cela signifie d’être en union avec Dieu dans le signe de la croix. Cependant, dans toute sa plénitude, il est difficile de pouvoir entièrement comprendre cet état qui reste un mystère ».
Quand le Pape en 1999 avait annoncé que Édith Stein serait la co-patronne de l’Europe, il avait écrit : « son cri s’associe au cri de toutes ces victimes de cette terrible tragédie et il ne fait d’ailleurs qu’un avec celui du Christ qui a donné à la souffrance humaine une fécondité mystérieuse et durable. Son image de sainteté reste à jamais liée avec le drame de son martyre, qu’elle a subi avec beaucoup d’autres. Sa sainteté est également liée à prédication de la croix. Annoncer Édith Stein comme co-patronne de l’Europe signifie élever au-dessus du vieux continent la bannière du respect, de la tolérance et d’ouverture, appelant tous les gens à se comprendre et à s’accepter mutuellement, quel que soit leur origine ethnique, culturelle et religieuse, afin d’essayer de construire une société vraiment fraternelle ».

Examen de conscience

Cependant, il ne s’agissait pas uniquement de fraternité dans un destin commun et d’un respect mutuel. Au sein du difficile dialogue judéo-chrétien revenait alors très régulièrement la notion de culpabilisation des chrétiens du fait de l’existence antérieure de chrétiens anti-juifs qui étaient tenus comme coresponsables de cette tragédie.
En 1995, à l’occasion du 50e anniversaire de la libération d’Auschwitz, il était prévu d’écrire une lettre pastorale commune provenant des Conférences épiscopales allemande et polonaise. Malheureusement ce projet a échoué. Il y a eu finalement deux lettres distinctes car il ne fallait pas donner l’impression que les Allemands et les Polonais avaient eu un rôle similaire vis-à-vis d’Auschwitz et que les polonais dussent en conséquence demander pardon. Cela à juste titre car les Polonais étaient également des victimes et non pas les auteurs d’Auschwitz. Mais sans examen de conscience il n’est pas possible de répondre de manière adéquate à la question d’Auschwitz. En 1979 déjà le pape avait dit à Birkenau : « Auschwitz est un examen de conscience de l’humanité». En 1989, à l’occasion du 50e anniversaire du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, il avait écrit "que cette guerre meurtrière, qui a eu lieu sur un continent de tradition chrétienne, exige des catholiques un examen de conscience sur l’état de l’évangélisation de l’Europe ».
En 1994, dans sa lettre apostolique ‘Tertio Millennio Adveniente’, le pape avait exhorté l’Église à un examen de conscience, de repentance et de conversion : «Alors que nous nous approchons de la fin du deuxième millénaire du christianisme, il est juste que l’Église prenne conscience plus vive du péché de ses enfants, en se rappelant de tous ces moments du passé, où ils s’étaient éloignés de l’esprit du Christ et de son Évangile et qu’au lieu de donner un témoignage d’une vie inspirée par les valeurs de la foi, ils avaient fait part d’ actes indignes et atroces ».
En 1998, le Vatican avait publié un document «Souvenons-nous : une réflexion sur la Shoah», à laquelle Jean-Paul II avait ajouté sa préface, où il écrivait :
« À de nombreuses reprises pendant mon pontificat j’ai évoqué avec une profonde douleur les souffrances du peuple juif pendant la Seconde Guerre mondiale. Le crime commis, connu sous le nom de Shoah, restera à jamais une tache dans l’histoire d’un siècle. En préparation du troisième millénaire du christianisme, l’Église est consciente que la joie du Jubilé est avant tout une joie basée sur le pardon des péchés et la réconciliation avec Dieu et son prochain. Voilà pourquoi l’Église invite ses fils et filles à purifier leurs cœurs par la repentance des erreurs du passé. L’église appelle les chrétiens à se remettre face au Seigneur et à faire leur examen de conscience vis-à-vis de la présence du mal de notre temps ».
Dans l’année jubilaire 2000, le carême avait été célébré dans la Basilique St Pierre à Rome avec une liturgie pénitentielle importante. Le Pape Jean-Paul II avait alors fait une prière qu’il a plus tard transcrite sur papier et insérée lors de son pèlerinage en Terre Sainte dans les fissures du mur occidental de l’ancien Temple de Jérusalem :
« Dieu de nos pères, vous avez choisi Abraham et ses descendants, à votre nom aux nations :
nous sommes profondément attristés par le comportement de ceux qui, dans le cours de l’histoire ont causé des souffrances y compris vos fils et en te demandant pardon nous voulons créer un lien durable de vraie fraternité avec le peuple de l’alliance ».
Et à Yad Vashem, le site commémoratif de la Shoah à Jérusalem, il avait dit :
"En tant qu’Évêque de Rome et Successeur de l’Apôtre Pierre, j’ assure le peuple juif que l’Église catholique, guidée par le principe de vérité et d’amour de l’Évangile et non par des considérations politiques, reste profondément attristée par la haine, les persécutions et les manifestations d’antisémitisme subis par les Juifs de la part des chrétiens où et quand que ce soit. L’Église rejette toute forme de racisme envers tout être humain issu de l’image du créateur. Sur ce site mémorial solennel, je prie avec ferveur notre douleur pour la tragédie que le peuple juif a connue au XXe siècle afin que cela conduise à une nouvelle relation entre chrétiens et juifs. Construisons un nouveau futur dans lequel les chrétiens ne présenterons plus de sentiments anti-juifs et les juifs des sentiments anti-chrétiens, mais développons un respect réciproque de ceux qui adorent l’unique Créateur et Seigneur et qui considèrent Abraham comme notre père commun dans la foi ".

Miséricorde divine

La providence divine a voulu que près d’Auschwitz, depuis « Łagiewniki » à Cracovie, à l’initiative de sœur Faustine, la Divine Miséricorde a commencé à rayonner à travers le monde. La Divine Miséricorde est aussi une réponse pour Auschwitz.
En 2002, lors de son dernier pèlerinage en Pologne, le Pape polonais Jean-Paul II avait consacrée ici même la nouvelle basilique de la Miséricorde Divine et a confié le monde à la Divine Miséricorde. Dans son homélie, il avait dit :
«Nous voulons avouer qu’il n’y a pas d’autre source d’espérance humaine que la miséricorde de Dieu. [...] D’une part, l’Esprit Saint nous permet, à travers la Croix du Christ, de prendre conscience de chaque péché, dans toute la dimension du mal qu’il contient. D’autre part, la Croix du Christ, par l’Esprit Saint nous permet de voir le péché à la lumière du mysterium pietatis, c’est-à-dire de l’amour miséricordieux et indulgent de Dieu. [...] À quel point le monde d’aujourd’hui a justement besoin de la miséricorde de Dieu ! Dans tous les continents, les profondeurs de la souffrance humaine semblent avoir besoin de cette invocation de la miséricorde. Là où la haine et la soif de vengeance dominent, où la guerre apporte la souffrance et la mort des innocents, la grâce de la miséricorde est nécessaire pour apaiser les esprits et les cœurs et pour apporter la paix. [...] Nous devons communiquer au monde le feu de la miséricorde. Dans la miséricorde de Dieu, le monde trouvera la paix et le bonheur humain ! [...] Soyez témoins de la miséricorde ! »
Après la messe, il ajouta les mots émouvants : « À la fin de cette célébration solennelle, je voudrais dire que beaucoup de mes souvenirs personnels sont liés à ce lieu. Je venais ici en sabots surtout pendant l’occupation, quand je travaillais chez « Solvay » à proximité [...]. Ce sont ce genre de chaussures qu’on portait à cette époque-là. Aurions-nous pu imaginer que cet homme en sabots consacrerait un jour la basilique de la Divine Miséricorde à Lagiewniki à Cracovie ? ».

Fin

La mémoire d’Auschwitz est une blessure douloureuse et elle le restera encore pour de bien nombreuses années. Afin que cette blessure ne détruise pas notre foi dans l’Homme et dans Dieu, il a fallu trouver le chemin de la confiance, de la réconciliation et de la responsabilité commune envers l’avenir. Cela a marché même si cela fut un chemin difficile. Mais justement, la force de la croyance dans la dignité de l’Homme, la confiance dans l’engagement de la Foi de Dieu ainsi que le courage de vaincre le mal par le bien a été la clé de la réussite grâce à l’exceptionnelle contribution du Saint Pape Jean-Paul II.


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D'abord publié en polonais: Manfred Deselaers, Jan Paweł II i Auschwitz. Dans: Oblicza dialogu. Zbiorowa praca, podsumowaniem I edycji projektu na Rzecz dialogu międzyreligijnego i międzykulturowego. Wydawnictwo Instytutu Dialogu Międzykulturowego im. Jana Pawła II w Krakowie, 2014.
Les références peuvent être trouvées sous la version en polonais ou en anglais de cet article.